La franchise se développe à marche forcée, y compris chez les géants « intégrés » comme Carrefour ou Auchan, qui en tirent d’importants avantages. Tandis que le modèle social de la grande distribution s’en trouve fragilisé.
Quand elle a postulé chez Auchan il y a 35 ans, avec un baccalauréat en poche pour seul patrimoine, Karine 1 espérait bien finir sa carrière chez le géant de la grande distribution. Aujourd’hui, son avenir est des plus flous.
« Ils veulent nous faire passer sous bannière Intermarché, soupire l’hôtesse de caisse. Ils nous assurent qu’on sera toujours des salariés Auchan, mais qu’on vendra des produits Intermarché. On n’y comprend rien. La vérité, c’est que personne ne sait à quelle sauce il va être mangé ».
A quoi ressembleront les conditions de travail de Karine dans deux ans ? La quinquagénaire, fille d’un instituteur et d’une mère au foyer, avoue que l’incertitude lui pèse. « C’est dur à vivre, d’autant qu’on s’y attache à nos magasins. J’ai fait 35 ans dans le même, à Tours ! J’ai des amis qui travaillent chez Intermarché, ça ne fait pas rêver : ils me disent qu’ils sont payés au lance-pierre, sans formation ni chaussures de sécurité… »
Karine n’est pas la seule à se poser ces questions. En annonçant, en octobre dernier, le passage de 300 magasins Auchan en franchises sous bannière Intermarché et Netto (deux enseignes du groupe Les Mousquetaires), via une structure juridique autonome, le groupe tricolore s’est attiré un concert de protestations chez les syndicats (CFDT, CFTC, CGT, FO, SEGA CFE-CGC), qui ont réagi par un communiqué commun s’alarmant d’une possible dégradation des conditions de travail.
La direction a beau répondre que ces craintes sont injustifiées, puisque la structure juridique employant les salariés concernés sera toujours rattachée au groupe Auchan, les inquiétudes des syndicats restent vives. Elles n’ont pas été apaisées par le léger revirement de la direction, qui a finalement annoncé ne franchiser que 164 magasins, et de proposer à la vente à Intermarché 91 supermarchés.
Un modèle historique remis en cause
Au-delà de ce seul exemple, les craintes des syndicats se fondent sur ce qu’ils savent du modèle de la « franchise », qui se développe à grande vitesse dans le secteur, jusqu’à transformer profondément sa physionomie.
Rappelons d’abord quelques définitions. Lors d’un passage en franchise, un groupe va confier la gestion de ses magasins (et de ses salariés) à un indépendant et lui donner le droit d’utiliser sa marque, contre le paiement régulier de redevances. Dans le cas de la franchise classique, l’indépendant possède le fonds de commerce, alors qu’il le loue dans le cas de la location-gérance.
Le secteur de la grande distribution était, pendant des décennies, largement structuré par des groupes intégrés. Qu’il s’agisse de Carrefour, Auchan ou Casino, l’ensemble de leurs points de vente appartenaient à une seule et même structure juridique, qui comptait un très grand nombre de salariés. Le cadre social y était donc négocié à l’échelle du groupe.
Ce modèle était différent de celui des réseaux d’indépendants, comme Leclerc ou Intermarché, qui sont constitués de nombreuses PME réunies sous une même bannière. Mais le cadre social d’une même enseigne n’est pas exactement le même à Guingamp et à Aurillac.
Jusqu’à il y a une vingtaine années, les groupes intégrés s’intéressaient peu à la franchise. Mais tout a changé au milieu des années 2000, comme l’avait noté le sociologue Mathieu Hocquelet dans sa thèse publiée en 2012.
« Entre 2005 et 2010, écrivait-il, le nombre de magasins hard discount et de proximités franchisés double dans la plupart des enseignes (Franprix, Leader Price, Monoprix). »
Cette tendance s’est poursuivie depuis. Carrefour, par exemple, a fait de la franchise la pierre angulaire de son développement récent. Depuis 2018, 90 % des magasins ouverts en Europe le sont par ce moyen, selon son dernier rapport annuel. Fin 2024, le groupe comptait 5 610 magasins franchisés en France. Ils représentaient alors 33 % de l’ensemble de son parc d’hypermarchés, 70,3 % de ses supermarchés, et 97,6 % de ses magasins de proximité (Carrefour Contact, Express, City, etc.).
De son côté, Casino a, en pleine crise, cédé en 2023 et 2024 plusieurs centaines de magasins à Intermarché, et développe également la franchise dans les commerces qu’il détient encore. L’annonce récente d’Auchan vient accélérer encore le processus dans le secteur.
Reculs sociaux
A l’échelle du pays, les statistiques manquent malheureusement pour brosser un tableau exhaustif. La Fédération du commerce et de la distribution (FCD) nous assure ne pas disposer de chiffres sur le nombre de magasins franchisés dans le secteur. Quant à la Fédération française de la franchise (FFF), elle indique que la franchise représente en 2024 plus de 962 700 emplois tous secteurs confondus, et que le nombre d’enseignes (2 089) a plus que triplé depuis 1990.
Les raisons de cet essor spectaculaire tiennent aux avantages retirés par les grands groupes.
« Le principal intérêt, c’est une diminution substantielle de la masse salariale, résume un expert de la grande distribution. En effet, les salariés qui basculent en franchise ou location-gérance “sortent” du bilan du groupe intégré, ce qui est toujours apprécié de ses actionnaires. Dans le même temps, le groupe perçoit des redevances, qui peuvent représenter des montants non négligeables. Le deuxième intérêt, c’est une forme d’externalisation des risques liés à l’exploitation des magasins, sur le plan commercial ou social. »
Autrement dit, c’est au gérant du magasin franchisé d’assumer les pots cassés en cas de difficultés économiques ou de gérer les conflits sociaux, toujours nuisibles à l’image.
« Faire un plan de sauvegarde de l’emploi [nom juridique d’un plan social, NDLR] est difficilement concevable pour un groupe comme Carrefour, qui est l’un des premiers employeurs de France, reprend l’expert. C’est compliqué pour de tels groupes de “vendre” cela aux pouvoirs publics. En revanche, un locataire gérant n’aura aucune difficulté à ne pas renouveler ses CDD ou à geler ses embauches. »
Les rapports annuels de Carrefour montrent que le géant a encaissé 463 millions d’euros de revenus de franchise et location-gérance en 2024, contre 420 millions l’année précédente. Pour les salariés, en revanche, c’est une autre histoire. Selon la CFDT de Carrefour, 27 000 d’entre eux auraient été « sortis » des effectifs du groupe via le passage en location-gérance depuis 2018. Non sans dommages collatéraux.
Déclassement
Lorsque les employés d’un groupe intégré passent chez un franchisé, ils conservent certes automatiquement leurs avantages (mutuelle, tickets-restaurants, primes, etc.), mais seulement pour une période de quinze mois. Passé ce délai, tous les accords d’entreprise peuvent être dénoncés par la direction de l’indépendant. Ne reste plus qu’à aligner la situation des salariés sur les standards de la convention collective, moins avantageux.
Les effets produits par ce déclassement généralisé bouleversent un secteur de 750 000 emplois qui avait bâti son attractivité sur une promesse d’ascension sociale. Selon l’image d’Épinal vendue par les directions, n’importe quel salarié avait ses chances de devenir chef de rayon, voire directeur de magasin, pourvu qu’il s’en donne les moyens et ne compte pas ses heures.
« L’idée du self-made-man a été instrumentalisée par les directions, mais elle résiste de moins en moins à la réalité du terrain, estime le sociologue Mathieu Hocquelet. Depuis trente ans, on voit des magasins de plus en plus petits, gérés avec des méthodes axées sur le juste-à-temps et la flexibilité des équipes. Le chef de secteur a disparu, tandis que les chefs de rayons devenaient polyvalents. En somme, le mythe de l’ascension sociale est en partie déjà éteint. »
Le développement de la franchisation pourrait donc entériner l’extinction définitive de la grande distribution « à l’ancienne ».



