Carrefour : le prétexte de la souveraineté alimentaire

Carrefour : le prétexte de la souveraineté alimentaire

le 15/01/2021


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Editorial du « Monde ». La souveraineté de la France peut-elle se placer en tête de gondole ? Bruno Le Maire en est convaincu. Alors que le groupe canadien Couche-Tard a fait savoir, mercredi 13 janvier, qu’il était prêt à prendre le contrôle du français Carrefour pour un peu plus de 16 milliards d’euros, le ministre de l’économie a déclaré qu’il n’était pas « a priori » favorable à ce rachat.
« Le jour où vous allez chez Carrefour et qu’il n’y a plus de pâtes, plus de riz, plus de biens essentiels, vous faites comment ? », a-t-il commenté sur France 5, considérant que le distributeur français est « un chaînon essentiel de la souveraineté et de la sécurité alimentaire des Français ». Cette histoire est à dormir debout.

En France, la souveraineté économique est un concept à géométrie variable. Quand, en 2005, la rumeur d’un rachat de Danone par l’américain PepsiCo avait couru, la perte potentielle de notre fabricant de yaourt s’était transformée en psychodrame national. Pourtant, d’Arcelor aux turbines d’Alstom en passant par Pechiney, Lafarge, Alcatel ou Technip, la liste des fleurons industriels passés sous pavillon étranger ne cesse de s’allonger. L’alimentaire serait-il le secteur le mieux protégé de notre économie ?

Le gouvernement s’en est donné les moyens. Un décret du 1er janvier 2020 a ajouté la distribution de produits agricoles à la liste des secteurs considérés comme stratégiques, donnant à l’Etat un droit de regard sur les investissements étrangers. Certes, Carrefour joue un rôle prépondérant en France. Avec 100 000 salariés, il est le premier employeur privé, tandis que ses magasins assurent la vente d’un produit de grande consommation sur cinq. Notre souveraineté est-elle pour autant en danger ?

Le risque sur l’emploi n’est pas flagrant. D’une part, la distribution alimentaire n’est pas délocalisable et, d’autre part, les deux entreprises ne sont présentes ni dans les mêmes pays, ni sur les mêmes activités : Couche-Tard réalise 70 % de son chiffre d’affaires dans la vente de carburant en Amérique du Nord, le reste dans l’épicerie. De ce point de vue, un rapprochement avec un groupe français comme Casino pourrait présenter plus de risques pour l’emploi.
Exiger des garde-fous pour nos producteurs
L’argument des pénuries potentielles n’est pas plus audible. En pleine pandémie, Aldi ou Lidl, dont les propriétaires sont allemands, n’ont pas connu de ruptures d’approvisionnement. Ensuite, avec neuf enseignes de distribution, le marché français est l’un des plus concurrentiel du monde. Si Couche-Tard devait devenir moins disant dans ce paysage, le groupe exposerait Carrefour à un recul de ses parts de marché.

En revanche, la protection des filières agricoles françaises est une préoccupation plus légitime. Mais, plutôt que de rejeter en bloc l’opération, le gouvernement ferait mieux d’exiger des garde-fous pour nos producteurs. Le local ayant le vent en poupe, Couche-Tard aurait tout intérêt à s’en emparer.
La souveraineté est une arme, qui doit être utilisée avec prudence. Carrefour est un acteur majeur au Brésil ou en Espagne. Pour autant, ces pays ne se sont jamais plaints de la présence française. Par ailleurs, il y a quatre mois, quand Alstom a finalisé le rachat de Bombardier, le fleuron canadien du ferroviaire, le gouvernement d’Ottawa ne s’est pas opposé à l’opération. Appliquée avec trop de zèle, la souveraineté à la française pourrait finir par pénaliser le développement de nos entreprises à l’étranger, tout en réduisant l’attractivité de la France pour les investisseurs étrangers.
Le Monde