Même s’il n’en a ni l’allure ni l’orgueil, Stéphane Robert fait figure de héros chez les franchisés du groupe Carrefour. Le fait d’armes de ce balèze au collier de barbe grisonnant ? Avoir réussi à desserrer l’emprise de l’enseigne sur ses deux magasins City et Contact à Lyon et Saint-Didier-sur-Chalaronne (01). Beaucoup avant lui avaient tenté de prendre leur liberté. Sans succès, vu la lourdeur des procédures. Lui a non seulement réussi à faire passer son Carrefour Contact sous enseigne U, mais il s’est aussi fourni en douce chez ce concurrent pour toutes les marques type Coca-Cola, Danone et Ariel qu’il estimait payer trop cher chez son partenaire initial. «Nous ne comptons plus les nuits blanches avec ma femme, car tout cela dépasse les 100.000 euros de frais de justice», peste-t-il. Mais il ne regrette rien. Grâce à ce simple changement d’approvisionnement sur les grandes marques, le résultat net de son Carrefour City est passé de 80.000 à 360.000 euros en un an. «La procédure est encore longue, mais j’irai jusqu’au bout pour sortir de cette prison», assène-t-il.

Ses mots sont durs. Et ils ne sont plus isolés. Alors qu’ils se battaient jusqu’ici chacun dans leur coin, une partie des franchisés de la branche proximité de Carrefour, qui rassemble les City, Express et Contact, ont décidé de s’unir pour avancer groupés face à l’enseigne. Une vingtaine d’entre eux ont même monté une Association des franchisés Carrefour le 1er février dernier. Un mois plus tard, elle totalisait déjà 50 adhésions.De quoi agacer les dirigeants au siège de Massy (91). Le patron de la branche proximité, Alexandre de Palmas, préfère minimiser l’ampleur de cette rébellion. «Il s’agit de quelques mécontents, nous sommes en pleine croissance», explique-t-il.

 

Il est vrai que 50 dissidents ne pèsent pas bien lourd sur les 2.600 franchisés de cette branche. Ce jeune cadre de l’équipe du P-DG Alexandre Bompard semble pourtant surveiller l’effet contagion comme le lait sur le feu. Car la branche proximité est celle qui connaît la plus forte croissance du groupe en France tandis que ses hypermarchés souffrent. Et elle constitue surtout, avec les activités au Brésil, l’une des plus belles sources de rentabilité. «En interne, on nous surnomme les vaches à lait», résume Stéphane Robert. La raison de cette colère est financière. Chez eux, comme chez une grande part des franchisés Carrefour, la ligne du bas est proche de zéro. «Ma rentabilité a été divisée par trois en dix ans malgré soixante-dix heures de travail hebdomadaire !», s’insurge Philippe Pottier, propriétaire d’un City au Mans (72). «Je ne m’en sors que grâce à ma station Contact près de Nancy.

La dernière analyse du magazine «Linéaires» sur la rentabilité des enseignes de proximité semble confirmer ces affirmations. Alors qu’Intermarché Express et UExpress affichent respectivement 2,89 et 2,91% de résultat d’exploitation par magasin en moyenne, ceux de Carrefour City et Contact plafonnent respectivement à 0,50 et –0,05%. Or, dans le même temps, Carrefour affiche les prix de vente aux consommateurs parmi les plus élevés du marché.

 

Alors, où passe l’argent ? Pour en avoir le cœur net, Stéphane Robert ainsi qu’une trentaine de ses collègues ont fait comparer par des experts indépendants leurs prix d’achat avec ceux qu’ils obtiendraient chez le concurrent Système U. Les résultats sont sans appel. Une fois tous les frais retirés (logistique, enseigne, services divers…), les prix dits de cession (ceux obtenus auprès de leur centrale d’approvisionnement) sont entre 13 et 20% plus élevés chez Carrefour. «Je croyais que c’était 3 ou 4% comme l’affirmait ma hiérarchie, je suis tombé de ma chaise», explique Stéphane Robert.

Plus inquiétant, certains franchisés sont allés faire leurs courses à l’hypermarché Carrefour le plus proche pour comparer les prix aux consommateurs avec ceux qu’ils obtiennent auprès de leur centrale. Achaque fois, ils n’ont pas trouvé un ou deux articles moins chers mais des dizaines : 44 sur 81 produits, à Vaulx-en- Velin (69) par exemple. «Ils nous prennent pour des gogos», s’exclame Stéphane Bazot, locataire gérant du Contact de Blainville-sur-l’Eau (54), qui vient de quitter le groupe. Certes, il est difficile de comparer un distributeur intégré comme Carrefour – Casino et, dans une moindre mesure, Auchan fonctionnent sur le même modèle – à Système U ou E.Leclerc, des groupements d’indépendants chez qui les centrales d’achats n’ont pas vocation à faire des profits.

Mais le juteux résultat d’exploitation de CSF (Carrefour Supermarchés France), la centrale de Carrefour Proximité, de 120 millions d’euros environ selon nos sources, donne du crédit à l’analyse des franchisés. Sans compter le fait que Carrefour ne leur répercute guère les ristournes qu’il obtient de ses fournisseurs. «J’ai eu la surprise, en passant chez U, de voir Butagaz baisser mes prix de 3%, correspondant, m’ont-ils dit, aux remises qu’ils donnaient jusqu’ici à Carrefour», détaille Stéphane Robert. Du coup, pourquoi les franchisés mécontents ne partent-ils pas ? «Parce que c’est mission impossible », répondent-ils en chœur. Certes, toutes les enseignes savent faire preuve d’imagination pour retenir leurs adhérents. Mais là, au dire des avocats spécialisés dans la franchise, les contrats ne leur laissent quasiment aucune marge de manœuvre.

Carrefour prend tout d’abord une part minoritaire dans la société du franchisé, souvent de 26%. Dans le contrat, l’objet social est d’exploiter un magasin Carrefour à l’exclusion de tout autre. Et il ne peut être modifié qu’à la majorité des trois quarts. D’où la prise de 26% qui empêche toute modification sans l’accord de Carrefour. Si l’on viole l’objet social, la dissolution de la société se fait au profit de Carrefour, qui la rachète à vil prix. Et en cas de contentieux, ce n’est pas le tribunal de commerce qui est compétent, mais un tribunal arbitral composé de trois arbitres. Intérêt de cette procédure pour Carrefour : elle est très coûteuse, les frais pour le plaignant s’envolant souvent au-delà de 50.000 euros. Dissuasif. «C’est le système de la mise en étau, car le franchisé signe un contrat dont il ne comprend souvent pas les clauses, sans pouvoir ensuite saisir la justice pour se défendre», dénonce Charlotte Bellet, avocate chez BMGP.

Ironie de l’histoire, c’est l’homme qui a fait respecter à la lettre ces contrats léonins chez Carrefour pendant des années, un certain Jérôme Coulombel, qui s’est mis depuis au service des franchisés mécontents. Une sorte d’acte de repentance. «Mon chef m’appelait “le chien” parce que je gardais le troupeau de ces petits patrons en colère», se rappelle cet ancien directeur juridique au département contentieux de Carrefour France. Oui mais voilà, après vingt-six ans de service et un burn-out, son parcours s’est achevé brutalement chez Carrefour. Le quinquagénaire a assigné, sans succès, le groupe aux prud’hommes (il a fait appel). Il défie désormais son ancien employeur au pénal, l’accusant carrément de trafic d’influence et faux et usage de faux. Selon lui, le tribunal d’Evry (91), où siégeait le groupe, prêtait une oreille trop attentive aux arguments du géant face à ses franchisés.

Qui croire ? Carrefour lui aurait proposé 1,4 million d’euros pour qu’il reste, mais il a préféré rejoindre Système U. «Il a tenté de nous extorquer 8 millions d’euros avant de filer à la concurrence», soufflet-on chez le distributeur. «Faux, l’argent ne m’intéresse pas, assure Jérôme Coulombel, je suis simplement heureux d’aider aujourd’hui des hommes que j’étais hier payé pour écraser.» Aider ? Ces deux dernières années, comme directeur adjoint du ralliement chez Système U, Jérôme Coulombel a incité des franchisés Carrefour à suivre l’exemple de Stéphane Robert pour passer d’une enseigne à l’autre. Sorti de Système U depuis le 31 janvier, il les aide désormais gracieusement en pilotant l’association des mécontents. «Nous envisageons de mener des actions de groupe et attendons d’être suffisamment nombreux pour nous offrir les meilleurs avocats», nous confie-t-il.

Les franchisés en appellent désormais à l’aide de l’Etat. Stéphane Robert a écrit au ministre de l’Economie Bruno Le Maire et a obtenu son appui pour que l’Autorité de la concurrence soit saisie dans l’un de ces deux procès. En parallèle, plus de 30 franchisés ont porté plainte à la Direccte (une direction du ministère de l’Economie chargée notamment de veiller à la libre concurrence) de Normandie, région où siège la centrale d’approvisionnement. Si bien que toutes les Direccte de France sont sur le qui-vive. «Les gens que nous rencontrons sont dans une impasse, mais notre travail peut prendre du temps et je n’ai pas le droit de vous en parler», nous a répondu une fonctionnaire saisie du dossier.

Côté Carrefour, la tâche consiste désormais à cerner l’ampleur du ras-le-bol. Car si, selon nos informations, les mécontents se comptent par centaines, la plupart sont terrorisés à l’idée de parler. C’est en particulier le cas des locataires gérants, qui représentent une petite moitié des troupes de la branche proximité et ont le statut de salarié. Carrefour peut mettre fin à leur contrat après un simple préavis de trois mois. Par ailleurs, beaucoup de franchisés sont endettés auprès du groupe et des banques et auraient trop à perdre. D’autres ne sont pas au courant de l’ampleur des marges que prend leur centrale d’achats.

Mais déjà quelques-uns commencent à rompre leur contrat d’approvisionnement auprès de Carrefour, lorsqu’il arrive à échéance au bout de sept ans, pour se tourner vers Système U ou Segurel (groupe de G20), qui jouent le rôle de grossistes. «1.500 contrats arrivent à échéance dans les deux ans», pointe Jérôme Coulombel. Tous attendent désormais une décision de l’Autorité de la concurrence. Elle pourrait desserrer l’étau juridique et faciliter les départs. Ou simplement permettre un meilleur partage du gâteau. «On ne demande pas grand-chose, même payer nos produits 5 à 10% plus cher que chez Système U nous irait, mais là ils ne nous laissent rien», précise Alban Viriot, locataire gérant à Château-Porcien, près de Reims.

Loin de négocier, Carrefour semble privilégier la manière forte pour faire taire les dissidents. Le 19 novembre, Sylvain Couvreux, propriétaire de deux City au Mans, a vu débarquer un huissier, un policier, un serrurier et un informaticien dans ses magasins. Les hommes envoyés par l’enseigne ont fouillé tout, jusqu’au coffre et au sous-sol. «L’huissier me soupçonnait d’appartenir à un mouvement qui pourrait déstabiliser le groupe», nous explique le franchisé, qui a assigné Carrefour pour cette méthode jugée musclée. Plus fragile, Bouchra Bouziane, une locataire gérante, a reçu son préavis en février juste après l’apparition de son nom dans la liste des premiers adhérents à l’association des mécontents.

La fébrilité de Carrefour est bien normale. Car ses concurrents sont en embuscade pour rallier les insurgés à leurs couleurs. Intermarché veut par exemple déployer son parc de magasins Netto. Système U espère de son côté ouvrir plus de 400 magasins en cinq ans, à moitié par ralliement. «Nous allons monter un nouveau pôle logistique pour la proximité dans le Nord et nous aurons besoin de magasins pour le rentabiliser», fait savoir l’associée U chargée de la branche, Karen Richard. De quoi créer de vives tensions entre Alexandre Bompard et le président de Système U, Dominique Schelcher, par ailleurs associés dans une centrale d’achats commune pour les marques internationales, baptisée Envergure. Affaire décidément sensible.